Deux araignées grises et dodues

Deux araignées grises  et dodues faisaient dorer leurs pattes poilues au fond d’un bac à douche, pris dans le sable à côté d’un bungalow situé derrière la dune, près du grand océan.

A côté d’elle, deux lézards s’agitaient frénétiquement pour quitter le bac en céramique chauffé par le soleil.

Mais les pattes des lézards ne sont pas faites pour escalader la céramique, et les deux malheureux patinaient depuis quelques heures déjà, pour la plus grande joie des deux araignées.

– Va t-il falloir attendre encore longtemps ? Demanda la première, la plus petite.

L’autre étendit ses pattes en baillant, dévoilant ses vilains crocs.

– Cesse donc de t’impatienter, la chaleur et la fatigue finiront ce que le manque de nourriture a commencé : avant la levée de la lune je te le dis, ces deux là seront à croquer.

Et elle s’en retourna au fond du tuyau d’évacuation rouillé, rejoindre leurs autres sœurs ensommeillées.

– Garde un œil sur ces lézards et préviens moi s’il se passe quelque chose, moi je prends des forces, avant le dîner !

Et elle rigola en enfonçant son gros corps mou, dans l’obscurité.

La première araignée se posta sur la grille du siphon. Elle aurait bien fait la sieste aussi, mais c’est elle qui avait donné l’alerte et c’est à elle qu’il revenait de surveiller le futur repas.

A un moment, elle crut que l’un des lézards avait succombé à la chaleur et elle s’approcha de lui. Mais le malheureux ovidé ne cherchait qu’à reprendre un peu de souffle et dès qu’il sentit la patte poilue l’effleurer, il se retourna pour mordre. Vite l’araignée battit en retraite

C’étaient deux grands lézards, mais les araignées n’avaient rien à leur envier. Nul doute qu’en combat, le venin des araignées auraient fait leur effet et assommé les lézards. Mais ceux-ci en se défendant auraient bien pu arracher quelques pattes.

Alors, l’araignée fit comme on lui avait dit : elle resta postée, à attendre que les lézards meurent de fatigue, de soif, de chaleur ou de peur ou tout cela en même temps.

Au bout du chemin qui longeait la dune pour aller à la plage, deux humains apparurent, c’était un père et son petit garçon, et leurs pas les conduisaient près du vieux bac à douche.

– Alerte !  hurla l’araignée. Des humains !

La première araignée enfila péniblement son gros corps à travers le grillage du conduit.

– Quoi encore ?

– Là, des humains !

– Mais bougre de crétine ! Que crois-tu que ces humains vont nous faire ?

La plus petite des araignées,  qui avaient vécu dans une maison d’humain, n’osa pas répondre que les humains étaient capables de beaucoup de choses et pourquoi pas d’organiser un combat entre araignées et lézards. Mais sa chef avait l’air tellement sûre d’elle qu’elle se contenta de se tasser, en espérant passer inaperçue.

– Papa ! Regarde, une grosse araignée !

Il avait presque 7 ans, il s’appelait Valentin, il avait le regard perçant et il adorait les animaux (surtout les cloportes !) mais avait très peur des araignées (même si son père l’avait rassuré sur le compte des faucheux, très pratique en anti moustique).

Papa et Valentin quittèrent le sentier et se penchèrent sur le bac à douche.

– Oh regarde, il y a un lézard !

– Oh regarde, il y a une autre araignée !

– Oh regarde, il y a deux lézards !

– Aïe aïe, ça va mal finir !

– Au secours, au secours !

Toutes ces phrases se mélangèrent en deux secondes, la surprise des humains, l’espoir des lézards et la consternation des araignées…

– Il faut sauver les lézards ! s’écria Valentin

– Attends, on va voir, si ça se trouve ils vont manger les araignées.

Et voilà, on y est pensa la petite araignée qui, comme sa congénère s’était figée dans l’espoir qu’on les confonde avec des aiguilles de pins.

La porte du bungalow s’ouvrit soudain et une petite mamie sortit sa tête.

Que se passe t-il ? Que faites vous dans mon jardin ?

Papa la rassura

– Nous regardions un étrange spectacle, deux lézards pris dans le bac à douche avec deux araignées.

– Ah oui ça arrive parfois, ces pauvres lézards glissent sur la céramique.

Et la mamie se baissa pour attraper un lézard.

Valentin fit de même et il se passa quelques minutes pendants lesquelles les lézards affolés couraient en tout sens, bousculant les araignées, qui elles-même affolées couraient au hasard.

– Beurk cria Valentin, de peur qu’une araignée ne l’effleure.

– Fais attention à ne pas leur arracher la queue dit la mamie qui venait de s’emparer d’un lézard pour le relâcher dans le sable.

– Bravo s’exclama papa. Allez à toi Valentin !

Après quelques efforts, le petit garçon finit par attraper la bestiole, sans lui faire de mal. Elle gigotait désespérément.

Hi hi ça chatouille ! Dit-il et il le relâcha un peu durement dans la nature.

Et voilà, maintenant, hop, à la plage, dit papa, fier de Valentin ! Bonne journée madame !

– Bonne journée à vous, merci pour les lézards, petit garçon !

Papa et Valentin s’en furent se baigner.

Derrière sa fenêtre, la petite mamie les regarda s’éloigner.

Mmmmh, il avait l’air délicieux ce petit garçon.

Et ouvrant grand la bouche, elle engloutit la première puis la deuxième des araignées.

 

Un conte de Fixxions