Escalade de la Tour Eiffel

 

Il grimpe. Il s’élève. Il se laisse aspirer vers le haut, vers l’immensité du ciel. il sent sous ses doigts le
métal encore tiède du soleil de la journée. Il sent le vent lui caresser la peau, passer dans ses
cheveux, se glisser sous ses vêtements. Il joue avec, le tirant vers l’arrière. Vers le vide. Mais il
continue, il monte. Il pose ses pieds sur les rebords de métal, il accroche ses mains aux fentes, il lève
les yeux vers le sommet. Dans son dos, les derniers rayons orangés étirent des ombres immenses sur les maisons qui semblent si petites d’ici. La rumeur vient d’en bas, mélange de klaxons, de moteurs, de voix, de chants. La brise, de plus en plus fraiche, lui apporte les senteurs du goudron, du bitume,
des pots d’échappement, des nuages, de l’orage qui vient face à lui, du frais de la nuit qui tombe. Il
est bien, à cet instant. Il est chez lui. Il est lui-même.
Le vent lui refuse l’accès au sommet. Il lui hurle de redescendre, faisant claquer son t-shirt sur sa
peau. Il le bouscule, le chahute. Il l’arrache aux poutres de la Tour. Ses doigts dérapent. Il ne
comprend ce qui lui arrive que lorsqu’il ne tient plus à rien. Il flotte, au milieu du vide, juste une
fraction de seconde. Puis il tombe. Le vent le lâche, se troue sous lui. Il siffle dans ses oreilles. Il lui
promet la mort proche, symbolisée par le béton de plus en plus près. Et il a peur. Pas de tomber,
c’est trop tard. Juste de ne pas pouvoir voler. Alors, il ferme les yeux.
Le choc arrive. Plus tôt que prévu peut-être. Il n’est pas dans son dos, dans son corps, ses jambes, sa
tête. Non, juste son poignet, puis son épaule. Et c’est tout. Il ouvre les yeux. Il a l’impression de
flotter de nouveau. Suspendu dans le vide par une poigne ferme. Il lève son regard et rencontre celui
de sa sauveuse. Son sourire qu’elle lui offre est auréolé par les nuages noirs. Il lui semble voir son
pire démon incarné sous la forme d’un ange. Sans qu’un mot ne soit échangé, elle le hisse sur le bout
de plateforme où elle se tient. Il reprend pieds, et raccroche ses mains qui tremblent à la Tour.
Quelque chose se brise, sans vraiment disparaitre, lorsqu’elle lui lâche le poignet, y laissant la trace
rosée de ses doigts. Au dessus d’eux, les nuages noirs tournent autour de la Tour. Ils grondent. Puis
ils se déchirent, libérant des flots de larmes du ciel, les douchant, transperçant le ciel de leurs doigts
électriques. Mais ce n’est pas grave.
Sous les assauts cruels de la pluie, du vent et de l’orage, deux silhouettes se confondent, au mépris
des éclairs qui courent sur la Dame de fer. Peut-être est-ce une impression, mais si l’un lâchait, est ce que les deux tomberaient ? Ou s’envoleraient ?…

 

Musée de la Terre, section européenne, Paris.

Un récit de Sol’stice