Joan

Dans un petit village perdu dans le sud, sur une place ombragée par un vieux platane, sur un banc un peu pourri, est assis un homme. Ni jeune ni vieux entre deux âges, il a une barbe roussâtre qui lui mange ses joues émaciées depuis deux ou trois mois. Ses yeux d’un gris intense, foncé, brillent sous les mèches sans couleur définie qui lui tombe sur le front. Ils reflètent beaucoup de choses, les yeux de cet homme. Beaucoup de chemin, beaucoup de peine, aussi.

Ce sont les yeux d’un marin que la mer a abîmé, usé jusqu’à l’os, brisé.

Enfant, Joan rêvait de terres inconnues et de monstres marins. Il a toujours voulu voguer, mais sous la pression familiale, il s’était constitué avocat. Pas qu’il n’aimait pas ce métier, mais il préférait le grand large aux cours d’assises.

Mais un soir, en rentrant chez lui, son client, mécontent de sa prestation, l’a violement agressé. Il est resté longtemps à l’hôpital, plus pour le besoin mental que celui physique. Puis il est parti dans une station balnéaire, un peu perdue, pour se refaire une santé, pour prendre une pause. Pour changer. Il y est bien resté quatre ou cinq ans, nostalgique de son enfance.

Il est revenu chez lui une seule fois, pour l’enterrement de sa mère. C’était la seule famille qui lui restait, son père les ayant quittés alors qu’il était tout jeune enfant. Après avoir liquidé les affaires familiales et vendu la maison, il partit sans se retourner, sur un navire, acheté avec l’argent de la maison et de l’héritage.

Et il a vogué longtemps, sillonnant les mers, toujours à la recherche d’aventures, en solitaire.

Lors d’une escale, il a rencontré Amandine, bout de soleil, et a repris la mer, mais il n’était plus seul. Et de deux, ils sont passés à trois à peu près un an plus tard, agrandissant l’équipage d’une joyeuse petite fille, Loa.

Hélas, alors qu’il était papa depuis sept ans, une tempête a fait verser le bateau. Et le lendemain, lorsqu’il s’est réveillé, échoué sur une plage, il était seul.

Et pour la première fois depuis des années, il est revenu sur le continent. Depuis la mort de sa mère. N’ayant plus rien, il a pris un train au hasard, vagabondé quelques temps, de bus en train, de train en auto-stop, parfois à pieds.

Et il a fini par échouer là, sur cette petite place, où, chaque jour, à l’heure de la sieste, il rassemble autour de lui un auditoire émerveillé pour raconter des histoires.

Des histoires magiques, qui ont bercé son enfance, qui font rêver, et qui feront rêver encore des générations après lui.

Mais son histoire à lui, il ne la raconte pas, il la garde en lui, enfouie avec ses souvenirs d’un autre temps. Peut-être pour oublier. Peut-être pas.

Un récit d’Ange Plume