Song to the siren

Chaque année, aux marées d’équinoxe, le même problème se pose. La mer est un ventre sale, qui rejette, après des soubresauts orchestrés par la lune hilare, le fruit de ses abus, tout ce qu’elle ne parvient pas à digérer. Des coquillages morts, bien sûr, à la pelle. Les enfants les collectionnent. Des ordures, de quoi remplir des camions. Des dauphins, des baleines. Quand ce sont des bois flottés, lustrés par les vagues, satinés par le long séjour dans le sel, je les ramasse avec bonheur, comme tout le monde.

Ce matin, j’ai cru tout d’abord à un petit mammifère marin. J’en avais fini de ce maudit jogging que je m’impose le dimanche. J’ai pris le temps de m’approcher. Une longue queue effilée, terminée par une nageoire caudale fine, très gracieuse. Les écailles avaient commencé à se déshydrater, elles prenaient sous les premiers rayons du soleil (il était tôt) un éclat terne, navré, démissionnaire. Je me suis approché encore. Et j’ai découvert que le haut du corps ne correspondait pas à ce que laissait attendre le bas. Un nombril nimbé de petites squames argentées, un bras fin reposant sur la courbe de la hanche, l’autre replié sous une tête envahie par une chevelure aux interminables filaments bleu-vert. Une partie du buste disparaissait sous cette laminaire. Le bout d’un sein pommelé pointait. Deux ou trois berniques s’étaient ventousées sur les épaules et le haut du dos. Je n’avais jamais encore vu de sirènes. J’ai écarté aussi délicatement que possible la masse de salicorne qui lui tenait lieu de cheveux, j’ai dégagé le visage, le cou, le sein. Je me suis attardé sur sa main, si longue, gracieuse. Mais lorsque je l’ai prise dans la mienne pour mieux la connaître, les doigts se sont écartés et j’ai aperçu les membranes diaphanes qui les reliaient. J’ai aussitôt détourné les yeux et lâché cette main, gêné par la crudité de la vision. C’est alors que j’ai vu la poitrine de la sirène se soulever lentement, avec régularité. Mon Dieu, elle était encore vivante… Ses lèvres bougeaient un peu, elles semblaient articuler quelque chose. Je me suis approché pour mieux l’entendre, presque à la toucher, joue contre joue. Ses dents étaient nacrées, avec des reflets presque bleutés. J’ai senti son haleine iodée. Je n’ai rien entendu, rien compris. Ses paupières se sont entrouvertes. Ses yeux étaient uniformément noirs, tant la cornée que l’iris et la pupille. Une goutte d’eau de mer ou une larme perlait aux coins de ses cils. Elle fixait le rouleau des vagues avec – mais n’est-ce pas de ma part une projection abusivement anthropomorphique ? – une lueur d’envie et de regret. Sa nageoire caudale battait imperceptiblement le sable humide, avec une apparente impatience, mais aussi une profonde lassitude. Elle était belle et triste, autant qu’on puisse juger qu’une sirène sache être cela. J’ai regardé la mer, un instant. Puis j’ai saisi l’être échoué par la queue et je l’ai traîné de toutes mes forces vers l’eau. Dieu qu’elle était lourde ! Ses bras flottaient sur le sable, sa chevelure d’algues lissait la grève, ses yeux avaient je-ne-sais-quoi d’implorant. J’ai tiré et je suis entré jusqu’à la taille dans le lait effervescent de l’écume. Elle s’est contorsionnée un peu. J’ai lâché prise. Elle a dérivé quelques secondes, en flottant comme un corps inerte. Puis après une ou deux secousses spasmodiques, elle a fui dans un éclair métallique vers le large.

Un conte de Luke Artur